FRANÇAISE (LITTÉRATURE)

FRANÇAISE (LITTÉRATURE)

Qu’elle ait neuf cents ou mille ans (selon que l’on choisit ceci ou cela comme la première œuvre), la littérature française paraît bien jeunette quand on la compare aux littératures grecque ou chinoise. Ses amis conviennent qu’elle est riche, variée, de bonne qualité; quand on ne l’aime guère, on en loue plutôt la raison, le classicisme: les œuvres bien faites, dominées, tempérées, modérées en vertus et en vices. Pour peu que l’on soit homme de théâtre et objectif, on avoue que le théâtre français reste le plus riche du monde en œuvres de répertoire. Mais, après les éloges, que de griefs! Une médiocrité de bon goût, voilà ce que produit la «doulce France»: une littérature douceâtre. Où sont donc en France les génies qui dominent la planète, les phares qui la sondent: Dante pour l’Italie, Shakespeare pour l’Angleterre, Cervantès pour l’Espagne, Goethe pour le monde germanique? Le Français, qui n’aurait ni la tête épique, ni la langue du poète, serait incapable d’opposer à ces noms un seul héros. Comique ou bourgeois, le roman; des contes et des proverbes «fadasses» (n’est-ce pas écrit dans la Lettre du Voyant?). Voilà ce que lui coûte l’empire que les grammairiens, les puristes, les académies ont exercé sur une langue qui du reste ne méritait pas mieux: précision et clarté ont alangui la force et tari l’imaginaire.

Et si la littérature française tombait ici victime du «mythe» classique, du mythe de son «classicisme»? D’abord, vous oubliez que Byron considérait Shakespeare comme «le pire des modèles» et qu’au XXe siècle, plus d’un Anglais confirmera ce jugement. Vous oubliez qu’en 1780, pour Frédéric de Prusse, ni Lessing ni Goethe ne se peuvent comparer aux meilleurs écrivains français! Enfin et surtout, vous ne voulez pas savoir que la littérature française exhibe une telle galerie de monstres qu’en effet ils se nuisent, s’offusquent, se neutralisent. En quoi La Comédie humaine marque-t-elle moins de génie créateur, ou moins de démesure, que La Divine Comédie ? Ou seriez-vous victime de la supériorité métaphysique du «divin» sur l’«humain»? L’auteur de Théodore , d’Héraclius , d’Attila , de Rodogune , de L’Illusion comique , si vous le jugez moins riche de force dramatique, de situations énormes, de viragos, de grâce et de poésie que Shakespeare, c’est que vous l’avez fort mal lu. Ne parlons pas de celui qui se voulut en France le Goethe du XXe siècle: on pourra toujours contester le parallèle; mais deux Français au moins, l’un au XVIIIe, l’autre au XIXe, ont exercé un magistère aussi durable, aussi fondé que celui de Goethe. Et c’est un Italien, le recteur Siciliano, qui classait récemment l’auteur du Roland – ce livre que nous ne lisons plus, sinon «traduit» en français moderne – dans la légion des «incomparables», avec Homère et Arioste. Reste que la plupart des Français ne conçoivent pas la poésie à la façon des romantiques allemands. Mais il est ridicule de prétendre que le pays de Gargantua , des Cent Vingt Journées de Sodome , du Voyage au bout de la nuit ne propose à l’humanité que des œuvres petitement bourgeoises, niaisement sages. Quelle littérature eut l’honneur de compter autant d’écrivains à l’ Index ? Sinon le pays de L’Art poétique , qui donc offrit au monde le lettrisme et l’alittérature?

1. Traits généraux

Cette littérature française archiconnue, archiméconnue, cherchons d’abord à la cerner historiquement, géographiquement, sémantiquement.

Histoire et géographie

Historiquement, rien de plus simple: s’il balbutie encore l’hagiographie de saint Alexis, le plain-chant français se fait entendre parfait dès la fin du XIe siècle. Les marchands s’organisent alors en communes et laïcisent l’esprit suffisamment pour que surgissent – à la gloire sans doute des nobles et gens d’église, mais dégagés de la littérature cléricale – l’épopée, le roman et le lyrisme. Puisque la littérature proprement dite commence à l’œuvre belle, la littérature française a neuf cents ans tout juste: l’âge du Roland. Du coup, elle a trouvé son centre: alors que tant d’épopées dressent les hommes contre les géants, les monstres et les dieux, l’épopée française oppose à l’homme l’homme. Pour la démesure, Roland vaut Achille; pour la mesure, Olivier n’est pas inégal à Hector. Et, déjà, voilà définis nos deux pôles: mesure et démesure.

Géographiquement? Autant il est naturel d’exclure les littératures bretonne et basque, autant on répugne à arracher les œuvres composées en langue d’oc. Les adopter, serait-ce indûment annexer les victimes de Simon de Montfort? Plutôt doit-on déplorer que le mythe des Albigeois et de Puységur nous prive des troubadours. Pour Ferdinand Brunot, après «deux cents ans d’occupation», le français restait encore «langue étrangère» au sud du Massif central. Soit. Mais Girart de Roussillon put être franco-provençal en sa première version; mais Gaucelm Faidit était bilingue, et nous gardons de lui une «rotrouenge» au moins en langue d’oïl. De sorte que, sans impérialisme, mais par esprit plutôt de contrition ou de réparation, il convient qu’au XXe siècle une anthologie de la poésie française cueille un peu de sa gerbe en cette poésie de langue d’oc qui «n’est pas moins notre poésie que ne l’est celle des trouvères»; c’est raison encore et justice quand l’auteur des Communistes , veut-il dater «le chant français», associe au Roland l’œuvre de Peire Vidal. Pour un Français du XXe siècle, la langue des trouvères ne demeure-t-elle pas aussi étrangère, hélas! que celle des troubadours? Exclurons-nous donc les trouvères de nos anthologies?

Accusera-t-on d’impérialisme français l’Italien Brunetto Latini quand il écrit en notre langue, Marco Polo le Vénitien quand il dicte en français son Million , tous ces Allemands, tous ces Anglais, tous ces seigneurs des Pays-Bas que séduisit au Moyen Âge ou conquit une littérature qui venait d’inventer pour toute l’Europe trois grands genres, et qui ne cessaient de célébrer la «douceur» ou la «beauté» du parler français, la vigueur de sa jeune littérature? Quelques siècles plus tard, seraient-ce encore des impérialistes français, Hamilton, Chesterfield, Walpole, Gibbon, le prince de Ligne, Leibniz, quand ils écrivent en français? Le théâtre de Catherine II, l’œuvre de Frédéric de Prusse serviraient donc nos ambitions politiques? Quoique Frédéric pressente que «les beaux jours» approchent d’une littérature de langue allemande, il choisit d’écrire le français. Après ceux qu’il nous offrit au XIXe siècle, l’Uruguay donne à la France du XXe siècle un de ses meilleurs poètes; l’Irlande, la Roumanie lui délèguent trois de ses écrivains les plus discutés. Au pis, ce seraient là vestiges de cette fameuse «universalité» de la langue française, universalité incontestable du reste au XVIIIe, et peu contestée.

Reste que Rousseau, Constant, Ramuz, Verhaeren, Hellens, Michaux sont nés belges ou suisses. Il s’agit là d’autre chose que de l’universalité plusieurs fois séculaire de la littérature française. Il s’agit de ce qu’un Belge, M. Piron, qualifie sans mépris de «littératures marginales»: celles qui, en Belgique, au Luxembourg, en Suisse romande, au Québec, aux Antilles, au Maghreb, en Afrique noire, à l’île Maurice, à Madagascar... se débattent, en domaine français, avec des difficultés qui leur sont propres: les divers créoles, dont le joual québécois, le bilinguisme en Afrique noire et dans le monde musulman, quelque provincialisme en Wallonie et Romandie, etc. Que ces littératures marginales aient longtemps hésité, qu’elles se demandent encore si elles doivent se fondre dans la littérature de l’Hexagone ou plutôt s’affirmer, se différencier (par le biais folklorique ou nationaliste), c’est déjà vrai en Wallonie, en Romandie; ce l’est plus encore aux Antilles, en Afrique, où le conflit n’est pas résolu entre les tenants de l’indigénisme et ceux d’un humanisme planétaire. Ceux que M. Piron appelle les «grands bâtards du bilinguisme» s’exposent en effet à «l’artisterie verbale», au genre «macaque flamboyant». Entre l’exotisme de l’extérieur et l’exotisme de l’intérieur, ces littératures marginales mènent une existence d’autant plus difficile que la paresse actuelle et le provincialisme des Français les maintiennent souvent dans la scrupuleuse ignorance de ce qui s’imprime à Lausanne, Turin, Bruxelles ou Montréal. N’empêche que la «négritude» devient un concept clé de nos lettres et que, si la «théocratie canadienne», en sauvant outre-mer la langue française, y avait jusqu’en 1914 ruiné l’esprit français, d’excellents écrivains canadiens de langue française illustrent désormais, depuis un quart de siècle, avec leurs heureuses particularités, au même titre que les Belges, les Suisses, les Algériens, les Haïtiens..., ce qu’il n’est pas outrecuidant d’appeler la littérature française.

Ne nous leurrons pourtant point. Cette littérature n’aura jamais dans le monde futur une expansion comparable à celle des littératures dérivées de l’anglais (États-Unis, Australie, Afrique du Sud), de l’espagnol (littératures ibéro-américaines), du portugais (littérature brésilienne). Pour avoir, depuis les essais sur les Coches et les Cannibales , pris fait et cause pour les indigènes, l’humanisme français eut pour effet de ne pas imposer notre religion, notre langue, notre littérature, avec la même férocité que d’autres colonialismes. Alors que les conquérants de l’Amérique du Nord et de l’Australie ont partout massacré ou parqué les indigènes, que les Espagnols et les Portugais ont combiné la tuerie, la conversion forcée, le mariage mixte, et pratiquent encore au Brésil le massacre, assurant ainsi l’avenir des littératures américaine, australienne et de l’Amérique «latine», le statut colonial français fut assez ambigu pour qu’aujourd’hui – alors que le Portugal et l’Espagne sont des pays moins puissants que la France, et que l’Angleterre ne pèse politiquement pas plus qu’elle – l’Angleterre, le Portugal et l’Espagne demeurent pour longtemps des métropoles langagières et produisent des littératures en un sens impériales. Le Québec, depuis peu, excepté, la France a surtout formé des écrivains dont l’action contribuait à élimer, ou éliminer, son empire. Voyez les Maghrébins ou Antillais de langue française: voilà encore qui doit s’inscrire à l’actif de nos lettres.

Sémantique

Sémantiquement, que recouvre au juste la notion de littérature française? Alors que la littérature chinoise commence par un traité de magie, absolument impénétrable, que le théâtre et le roman furent exclus durant des millénaires d’un corpus qui d’autre part n’a jamais produit d’épopée, et se borne à la philosophie, à l’histoire, à l’essai, à la poésie (le théâtre et le roman s’y écrivaient en cachette, sous le couvert d’un pseudonyme comme s’il s’agît de littérature irrémédiablement vulgaire ou pornographique), la littérature française commence par l’humanisme et accueille sans exception toutes les disciplines de l’esprit. Ambroise Paré le chirurgien, Pascal le physicien, Claude Bernard le médecin, Montesquieu le sociologue, Réaumur le naturaliste, Jean Rostand le biologiste sont écrivains chez nous, au même titre que les poètes, les dramaturges, les romanciers, les orateurs sacrés ou profanes. D’où la substance, le sérieux d’une littérature qui assimile tout savoir: sa vocation est encyclopédique. L’homme, qu’elle met au centre de soi, sera donc l’homme complet, avec ses poils, ses viscères et ses passions, y compris celle de tout savoir, grâce à cette raison qui lui fournit mille raisons de refuser les tyrannies, politiques ou religieuses.

2. Traits dominants

La liberté

En dépit des censures cléricales et de l’autoritarisme royal, la littérature en France jouit depuis mille ans d’une rare liberté de penser, de s’exprimer. Durant les années de tyrannie, de guerres civiles et religieuses, ou quand il fallait faire, sous le manteau, circuler tous les manuscrits audacieux, le prestige européen de la langue et de la littérature françaises fournissait à nos écrivains les presses de Cologne et de Londres, d’Amsterdam et de Hambourg. De 1939 à 1945, sous la pire des oppressions, le livre français s’imprimait en Italie, aux Pays-Bas occupés, cependant que les États-Unis, l’Argentine, le Canada, le Mexique, l’Égypte, la Suisse offraient aux émigrés le moyen de produire journaux et revues, comme en Europe durant la Révolution française. Alors que le morcellement de l’Allemagne nuisait aux écrivains de langue allemande, que les intrusions étrangères retardaient longuement la naissance d’une littérature russe, interrompaient durablement les progrès de la littérature italienne, qu’après le Siècle d’or l’obscurantisme bigot stérilisait la littérature espagnole, la France eut avec l’Angleterre le privilège – en Europe exceptionnel (et dans le monde presque paradoxal) – d’une liberté constamment conquise, faute de quoi il n’y a littérature que d’alcôve, de salon ou de cour.

Obstinés à dénigrer par faux esprit de liberté tout ce qui est leur, combien d’écrivains français oublient que, dans toute son histoire nationale, la Tchécoslovaquie ne fut libre que vingt-deux ans; qu’à part deux siècles de liberté sous les Bagratides, la littérature arménienne fut toujours condamnée à l’esclavage, ou à la diaspora; que la Russie, les États du pape ou la Chine, depuis qu’ils existent comme nations, n’ont pas connu un seul jour de vraie liberté politique, religieuse et littéraire.

La littérature française, elle, n’a cessé de mener un combat constant, obstiné, pour la liberté de penser, pour celle d’aimer. Littérature d’idées subversives, de «mauvaises pensées», d’«idéologues», comme décrétait avec mépris la tyrannie. Littérature qui, dès le Roland , s’efforce de définir un homme idéal qui dépasse le cortegiano (notion de classe) ou le gentleman (notion de classe à la fois et nationale), pour atteindre celui, qui comme le kalos kagathos de la civilisation grecque, ou le junzi de la civilisation chinoise, organise et perfectionne en soi tous les registres de l’humain. Du moins jusqu’au milieu de notre XXe siècle, l’anthropologie toujours seconde et fonde l’humanisme (lequel suppose que la femme, différente de l’homme, est son égale).

Le national et l’universel

Ernst Robert Curtius sut discerner que l’idée de nationalité et celle d’universalité, qui «se repoussent» en Allemagne, «s’attirent» en France; il en conclut qu’elles «dissocient» l’Allemagne et «consolident» la France. Que les Gesta Dei per Francos , comme aussi le mot de Jeanne d’Arc: «Ceux qui font la guerre au saint royaume de France font la guerre au roi Jésus», confirment son hypothèse, on ne le conteste guère; ni que la Révolution française, substituant aux gesta Dei l’action de l’homme (la «civilisation»), ait voulu proposer à l’Europe, voire lui imposer, une «religion de l’humanité». Au XXe siècle encore, «c’est amoindrir, je crois, la poésie française, écrit un homme de passeport uruguayen, que de ne pas lui vouloir les caractères de la poésie universelle. Le génie de notre langue est assez riche pour les contenir tous.» Quand ils descendent aux analyses de leurs urines et de leurs selles, les écrivains français n’y cherchent en vérité qu’une idée plus précise à la fois et plus générale de l’homme. Devant ce «rationalisme naïf», libre à Curtius de sourire. Allemand, il ose même en conclure que la France s’est ainsi condamnée à vivre en «autarcie». De son temps, le terme se portait bien. En quoi Curtius a parfaitement tort.

Les influences étrangères

Quelle littérature en effet fut plus durablement ouverte aux influences étrangères? En pouvait-il être autrement? Béante aux invasions de l’Eurasie par la grande plaine du Nord, par la Méditerranée à tous les influx, à toutes les courses de pirates du Proche-Orient et de l’Afrique, par les côtes atlantiques aux incursions des Vikings, la France, qui dès Saint Louis envoyait à Karakorum un ambassadeur vers le khan mongol, bénéficia puissamment de ces périls, de ces invasions. Dès le Moyen Âge, l’Antiquité gréco-romaine imprégna notre culture, par le truchement de ces Arabes qui nous donnèrent aussi la mathématique et la métrique des troubadours. Puis ce furent Pétrarque et le pétrarquisme, la manie platonisante, la ruée sur l’hébreu, l’heure espagnole qui dura un bon siècle, l’engouement pour l’Angleterre (aussi durable), la fureur pour la bonne Allemagne, la curiosité pour le monde scandinave (sous forme d’abord du mythe viking, puis d’influences littéraires). Vint l’âge du roman russe, auquel succéda bientôt celui du roman américain. Et voici qu’après des siècles et des siècles où la découverte des mondes «tartare» et barbaresque de la Turquie, du Japon, de l’Inde, de la Chine, des pays andins, avait nourri la littérature française de thèmes et d’idées subversives (les Chansons madécasses elles-mêmes condamnent l’homme blanc), l’esthétique japonaise du haiku produit chez nous quantité d’imitateurs, d’analyses, cependant que la dramaturgie du n 拏 enrichit celle du Vieux-Colombier et que Jean-Louis Barrault se promène volontiers avec sous le bras les Traités secrets de Zeami Motokiyo. Pour parler d’«autarcie», il faut donc soit une ignorance qu’on ne saurait reprocher à Curtius, soit une bonne dose de partisanerie. Car depuis mille ans ou peu s’en faut qu’elle existe, la littérature française ne s’est nourrie que de littératures étrangères. Le «moment classique» lui-même, lui surtout, de quoi donc se forma-t-il sinon de littératures anciennes, latine et grecque, traduites, transposées, imitées sans vergogne, contaminées de littératures contemporaines (l’espagnole, l’italienne), avec des touches d’influences turques, chinoises ou barbaresques? Sans littérature arabe, point de troubadours, pointde Mille et Un Jours , point de Fou d’Elsa . Sans les idées sur la Chine qu’un siècle et demi durant nous transmirent les jésuites, point d’Essai sur les mœurs , de Siècle de Louis XIV , ni de physiocrates. Depuis mille ans ouverte aux quatre vents et aux mille tempêtes de l’esprit, la littérature française put ainsi échapper au lyrisme civique (qu’on le baptise ou non socialiste), à ce réalisme tout petit-bourgeois qui, dans maint pays, camoufle (très mal) du régionalisme et du chauvinisme. L’«autarcie», qui ne produit jamais que redites, plagiats, fadaises, formalisme, n’a jamais menacé notre littérature.

L’influence à l’étranger

Par un singulier privilège que longtemps expliqua la force du pays en bras et en soldats, cette littérature constamment nourrie d’aliments étrangers fut pour les autres nourricière. Le classicisme français, qu’on prétend inassimilable, marqua les lettres anglaises et russes. Plus curieux encore: depuis que, ruinée par les guerres de la Révolution et de l’Empire, la France n’est plus la première puissance de l’Europe, tout se passe comme si la fonction de la littérature française consistait à former périodiquement, à partir d’emprunts divers, incohérents, un corps de doctrine philosophico-littéraire qui, une fois élaboré à Paris, se répand à travers l’Europe et, depuis un siècle bientôt, par toute la planète.

Alors que, dans le «symbolisme», pot très pourri d’influences allemandes, américaines, scandinaves, illuministes, irrationnelles, il n’y avait rien de fort, ni même d’original, les pires sottises codifiées à Paris par cette «école» vont activer l’expressionnisme allemand, libérer les lettres russes par le truchement de Brioussov, renouveler la poésie hongroise grâce à la revue Nyugat (Occident ), secouer le monde ibéro-américain par le «modernisme» de Ruben Darío, exporter dans le monde arabe, chinois, japonais, quelques thèmes et ce prétendu vers libre qui n’est que cercle carré. Le Japon du Meiji ne fut pas seul à pâtir de notre symbolisme. Le poète chinois Dai Wangshu en naturalisa de son mieux la poétique; ce qui lui vaut d’être proscrit, lui communiste, dans la Chine de Mao. Au Portugal encore, Pessoa composa des poèmes et un théâtre entièrement inspirés de cette doctrine, qui n’épargnera même pas les États-Unis.

Quarante ans plus tard, il suffira au surréalisme français de concentrer à Montmartre et de fondre tant bien que mal des bribes de romantisme allemand, une touche de Swedenborg, du freudisme et du marxisme, ou de prôner, sans la pratiquer beaucoup, l’écriture automatique, pour déclencher une réaction en chaîne qui, pour le meilleur et pour le pire, va surréaliser entre les deux guerres l’Angleterre, la Pologne, la Tchécoslovaquie, la Yougoslavie, le Japon, la plupart des pays libéraux.

Plus tard encore, quand l’existentialisme de Saint-Germain-des-Prés aura composé un méli-mélo de freudisme et de marxisme fortement contaminé de tradition kierkegaardienne et de hideux jargon heideggerien, cet existentialisme à la française, qu’il soit chrétien ou athée, offusquera ses modèles et se répandra comme une peste.

Ceux qui, moins provinciaux que la plupart des Français, connaissent le new criticism qui, inspiré de nos explications de textes, durant trente-cinq ans domina aux États-Unis l’interprétation littéraire, comment ne s’étonneraient-ils pas de constater que, malgré la puissance et le prestige de ce pays, quelques Français ont pu lancer avec impudence une prétendue «nouvelle critique» qui n’était pas plus nouvelle, certes, que le new criticism , qui en reprenait plus d’une thèse, mais qui, parce qu’elle venait de Paris et maudissait la «vieille» critique française (celle dont s’inspirait le new criticism ), imposait partout sa loi. L’enthousiasme de tant de pays pour un prétendu «nouveau roman», qui ne sauve rien de ce qui constitue le propre du roman, ne surprendra pas moins un observateur impartial.

L’un des traits constants de la littérature française semble donc son aisance à mettre en forme virulente des écoles philosophico-littéraires qu’on exporte vers les pays auxquels on emprunta des éléments épars.

Il en résulte une fâcheuse conséquence: contrairement à ce que l’on croit depuis deux siècles bientôt, les francs-tireurs, les hommes libres n’ont guère en France la faveur. Groupes, chapelles, cénacles, écoles se multiplient, se baptisent en «isme», publiant manifeste sur manifeste, prononçant exclusions et anathèmes, mettant la main sur la presse, régnant par la terreur, et condamnant au silence les prosateurs et les poètes qui se contentent d’écrire bien, chacun pour soi, sans hurler avec les jeunes loups de chaque génération. Le Tchéco-Anglais George Steiner l’a déjà dit; on l’a très bien étouffé. Mais quoi! Le seul poète français qui obtint au XXe siècle l’honneur douteux de funérailles nationales a très bien écrit l’essentiel: «Une histoire approfondie de la littérature devrait être composée, non tant comme une histoire des auteurs et des accidents de leur carrière ou de celle de leurs ouvrages, que comme une histoire de l’esprit en tant qu’il produit ou consomme de la «littérature», et cette histoire pourrait même se faire sans que le nom d’un écrivain y fût prononcé.»

3. Le dialogue français

Un des effets les plus naturels et constants des libertés dont a pu bénéficier la littérature française, c’est ce qu’un indigène appela pertinemment le «dialogue français», dont l’Argentin Jorge Luis Borges confirme la permanence: «La tradition française est double. La France est l’unique pays qui possède deux traditions littéraires simultanées. Elle atteint aux extrêmes de la discipline et de l’extravagance, car chaque écrivain s’y oppose.» Remarque d’autant plus précieuse que Borges, anglophile délibéré, ne passe point pour complaisant à l’égard des lettres françaises.

Les œuvres

Où trouver en effet, sinon en France, une littérature qui ne cesse, quant au contenu, de se contredire soi-même, d’exercer en fait une véritable dialectique qui surmonte, sans les anéantir, la thèse et l’antithèse?

Dès le Moyen Âge, et contrairement à l’image abigotante qu’on persiste à nous enseigner, bien des poètes désespéraient déjà de l’âme immortelle:
DIR
\
Et âme et corps noient [néant] devient./DIR

ou des folies vaticanes:
DIR
\
Contre l’Escripture divine/DIR

Et contre Deu sont tuit lor fet.

Durant quatre siècles, de l’Ecbasis Captivi (930?) à Renard le Contrefait (1340), tout un courant oppose au dogme un esprit de critique et de licence (qu’on entend aussi dans les chansons de goliards). Au XVIe siècle, en pleine fureur des guerres de religion, le catholique, le protestant et le sceptique modulent des chants alternés. Au XVIIe, les classiques, tout appuyés qu’ils sont par le pouvoir, ne parviennent pas à étouffer les burlesques, les libertins. En même temps que les idéologues, les illuministes prospèrent au XVIIe. Le seigneur de Fernet dialogue avec l’ours des Charmettes. Au XXe siècle, les théoriciens de la monarchie et de l’antisémitisme d’État s’expriment en même temps que ceux de la démocratie et les champions d’Israël, que les prophètes du socialisme et du fascisme. De génération en génération, le dialogue se perpétue des Anciens contre les Modernes. Toute la littérature française, à la limite, n’est qu’un immense pour et contre : pour et contre Dieu, pour et contre l’âme, pour et contre le corps, pour et contre l’individu, pour et contre la justice sociale, pour et contre les trois unités, pour et contre la rime, pour et contre la rhétorique, pour et contre tout. Tout en France coexiste toujours avec tout: les tenants du français parlé avec ceux de la langue écrite, ceux du «fais ce que veux» avec ceux du «bon usage».

Mieux: à l’intérieur de chacun des grands genres littéraires que l’histoire prétend si tranchés, à l’intérieur de chacun des bons écrivains, le dialogue se poursuit: bien borné qui, sous les grâces du roman courtois, ne sait pas lire un filigrane rudement réaliste; sous le pétrarquisme, la gauloiserie; sous le cynisme de Point de lendemain , la tentation naturiste et le frémissement romantique; sous les raffinements verbaux du professeur qui pontifie dans son salon de la rue de Rome, quelques roides cochonneries.

Salons, cénacles et cafés

Ce même goût du dialogue explique le rôle depuis longtemps des académies et des salons. Quelque mal qu’on doive penser des académies en général, et de l’Académie française en particulier, c’est à deux de ces compagnies que nous devons d’une part le Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité , de l’autre le Discours sur l’universalité de la langue française . Qui sait même si, à côté des centaines de navets qu’elle a suscités dans l’espoir du prix qui enrichit son homme, l’académie Goncourt n’a pas fait germer un bon livre (ou même deux)? Et qui dira, qui criera tout ce que la libre pensée, notamment dans l’ordre sexuel, doit aux salons précieux, si calomniés? Autant, assurément, qu’aux militantes saint-simoniennes. On peut jouer à soutenir que la littérature de Versailles aboutit fatalement à celle des Versaillais; que les salons du siècle des Lumières préparent l’obscurantisme littéraire de la Terreur, ou celui du stalinisme. Mais qui prétendra sérieusement que la littérature des cours de fermes et des chambres de bonnes l’emporte forcément sur celle des Tuileries, et des antichambres ministérielles? La langue des courtisanes aurait-elle plus de valeur littéraire que le jargon des courtisans? Il ne faut donc prendre ni au sérieux ni au tragique le rôle des académies en France et celui des salons. Lors même que, sur leur tard, ils ont la faiblesse d’entrer dans les académies, nos meilleurs écrivains ont alors produit le meilleur de leurs œuvres. Au reste, la plupart des grands n’ont jamais forcé le seuil de l’Académie par excellence. L’auteur de L’Assommoir y échoua vingt-sept fois!

Que les salons du XVIIe siècle aient poli des hommes que la violence des guerres de religion et la grossièreté des mœurs avaient transformés en brutes, que ceux du XVIIe et du XVIIIe aient permis de perfectionner l’art de la conversation et la délicatesse des sentiments amoureux, sans négliger d’agiter quelques idées réformistes ou révolutionnaires, ne sauraient toutefois nous faire oublier que ceux du XIXe et du XXe ne furent guère voués qu’à la mondanité, aux coquetteries, à la préparation d’une entrée aux académies.

La littérature des cénacles, des cafés, des bandes organisées en «écoles» ne vaut pourtant pas mieux. L’Album zutique nous prouve que, rassemblés autour d’une absinthe et privés du contrôle de la compagnie des femmes, les gens de plume s’ébrouent dans la vulgarité. Pas plus que les salons, les cénacles n’aiment l’individu.

Une revue de dialogue

Une fois pourtant, de 1912 à nos jours, la littérature française réussit à rassembler des hommes de talent ou de génie qui faisaient le pari de s’ouvrir au monde, de n’obéir à aucune orthodoxie politique, religieuse, littéraire, enfin et surtout de ne jamais se célébrer mutuellement: à la Nouvelle Revue française , le classique jouxtait le surréaliste, le fasciste dialoguait avec le stalinien. On ne leur demandait que d’aller jusqu’au bout de soi.

Alors que tant de littératures jugent d’abord des écrivains selon qu’ils servent bien la religion ou la patrie, la Nouvelle Revue française , incarnant l’esprit même de la littérature française (sauf durant les rares périodes où s’exerçait une tyrannie), n’a demandé aux écrivains que d’écrire bien. Comme partout, il existe en France une littérature de classe: quelques écrivains, beaucoup d’écriveurs n’ont d’autre ambition que de servir la classe à laquelle ils appartiennent ou dont à leur profit ils adoptent les préjugés. Ainsi de ces écrivains «bourgeois» chez qui tous les bourgeois sont bons, et méchants tous les ouvriers; ainsi de ces écrivains prolétariens ou communistes, chez qui tous les ouvriers sont des petits saints et tous les bourgeois des salauds. Mais un dernier trait de la littérature française est d’avoir toujours, en toute circonstance, produit des écrivains qui n’écrivent pour aucune classe: pour l’homme . Un ouvrier français, poète de surcroît, l’écrivait récemment: lui, le prolétaire, se sent parfaitement chez soi dans l’univers d’un prince poète, d’un bourgeois bordelais ou d’un demi-juif parisien, quand ce prince, ou ce bourgeois, ou ce malade sont des écrivains «authentiques». Si la littérature, la force des choses aidant, fut souvent barbouillée par des «héritiers», elle l’est de plus en plus par des «boursiers». En étudiant le niveau social des écrivains français des origines à nos jours, on s’aperçoit que les classes moyennes, parfois les classes pauvres, fournissent les plus grands noms. Si La Vie de Saint Louis , l’un des livres les plus jeunes de la littérature française, est l’œuvre d’un grand seigneur nonagénaire, le livre le plus cruel de l’adieu à la jeunesse, le livre en un sens le plus vieux (Une saison en Enfer ), est l’œuvre d’un gamin de dix-neuf ans. Le tableau le plus féroce de la monarchie française nous fut livré par un duc maniaque de préséances qui composa au XVIIIe siècle, dans une langue proche de celle du XVIe, l’histoire de la France au XVIIe. Tout à l’avenant. Jusqu’à des clochards ont écrit, et bien, en français.

4. La vraie universalité des lettres françaises

Plutôt que d’étudier les mouvements, les cénacles, les écoles, quand on fonce à l’essentiel, et qu’on aborde les grandes œuvres, les individus, la littérature française redevient une violente, une amusante foire du Trône, où la femme à barbe dialogue avec le nain qui épousa la femme-serpent, laquelle n’est jamais muette.

«Qui cherche à déterminer le caractère propre des lettres françaises comme à leur fixer un centre, songe d’abord au récit.» Brièveté, tension, économie de moyens, le récit convient en effet à l’une des voix du dialogue français: et sans doute est-il plus facile de parfaire deux cents pages que deux mille. Ce qui frapperait aussi et aussi fort, c’est que la littérature française propose et accomplit tous les genres, et que là réside, là vraiment, son universalité. Seule exception: rien chez nous qui corresponde au K ma-s tra ; la foi chrétienne s’y opposait: la notion de péché nous interdit l’érotique sacrée. Cette lacune exceptée, tous les genres sont chez nous illustrement illustrés, alors que plusieurs d’entre eux manquent dans certaines des plus grandes littératures. Point d’épopée en Chine, peu dans le monde arabe, ce que pourrait expliquer la théorie de Dumézil; jusqu’à la fin du XIXe siècle et l’influence italo-française qui lui donnera naissance, point de théâtre, ni comique, ni tragique, en pays de Sunna. Si le roman et le théâtre existent en Chine, on les y méprise. Vainement chercherez-vous l’histoire dans la littérature de l’Inde, et l’éloquence profane dans les pays qui n’ont pas joui des libertés parlementaires. Grâce aux libertés exceptionnelles dont bénéficia la France, ou plutôt qu’elle sut se conquérir, si l’on trouve l’éloquence sacrée, l’épopée, la tragédie, genres nobles et souvent au service des valeurs dominantes, l’histoire, les mémoires, les drames, les comédies, les romans, les nouvelles, les contes, qui présentent souvent de la société un tableau fort critique, ne sont pas moins respectés, du moins depuis le XVIIIe siècle, que les genres nobles. La fantaisie des fatrasies voisine avec la sagesse des fables moralisantes, la satire et le pamphlet avec le roman courtois, l’essai, les mémoires. Du monostique au ressassement, du virelai au pantoum et au vers libre, la littérature française aura tout exploré en poésie. Alors toutefois que la loi de la monorime allait stériliser la qua ル 稜da arabe et la réduire à des clichés, à des rimes acrobatiques, l’assonance, plus libérale, et bornée à la longueur de la laisse, n’eut pas le même effet désastreux. Lors même que la rime remplaça l’assonance, du fait qu’elle n’était pas monorime et qu’on la tolérait suffisante ou pauvre, elle n’a jamais paralysé, elle a plutôt favorisé les poètes de génie. Au XXe siècle encore, on s’en aperçoit, tous les plus grands savent rimer, si même ils ne riment pas toujours. Langue sans ton, sans accent tonique marqué (comme en anglais ou en allemand), langue dont les usagers ne sentent plus guère la longueur des syllabes, le français n’a jamais pu sans péril élaborer des vers quantitatifs, comme on tâcha de le faire à la Renaissance, ni des versets sans rimes ou assonances.

5. Perspectives et prospective

Par un effet malencontreux de l’extrême liberté dont jouirent et jouissent les lettres françaises, on en vient à vendre des livres composés de pages blanches, ou de voyelles et de consonnes en vrac. D’autres se présentent comme jeux de cartes qu’à son gré bat le lecteur. Rassotés de scientisme, de linguistique mal digérée, beaucoup de vains écriveurs contemporains recherchent dans ce qu’ils baptisent l’«alittérature», l’«athéâtre», l’«acritique», l’«apoésie», un renouvellement de ce qu’ils considèrent comme une discipline périmée: les arts langagiers. À les en croire, dans nos mille ans de littérature, seul vaudrait le peu qui prépare le nouveau roman, la nouvelle critique, ces toquades, aussi fragiles que les précédentes: nous sommes quelques-uns encore qui entendîmes en Alexandrie un écrivain égyptien de langue française exposer fortement que Shakespeare, Eschyle, Plaute, Corneille, Lope de Vega, Schiller, Tchekhov, Goethe... ne se justifiaient que pour avoir préparé l’homme enfin en qui s’accomplissait toute la dramaturgie universelle, l’orateur: M. soi-même Cyril des Baux. Qui connaît aujourd’hui le nom – je ne dis pas l’œuvre, non, le nom – de celui qui, voilà vingt-cinq ans, professait ce solipsisme?

Beaucoup plus féconde que l’alittérature contemporaine (colère d’enfant pourri-gâté), l’entreprise de l’Oulipo («ouvroir de littérature potentielle»). À partir du groupe de mots qui se trouvent en facteur commun dans un sonnet de Brébeuf et un de Corneille, puis du groupe de mots qui ne sont pas facteurs communs, construire deux haikus de facture japonaise, l’un lyrique, l’autre ironique, c’est un exercice qui musclera l’esprit. Réussir à terminer tout un livre, et lisible, en refusant d’employer la lettre de beaucoup la plus fréquente en français, la voyelle e , c’est une gageure à ne pas risquer trop souvent, mais qui a produit quelques pages étonnantes, ou amusantes. Composant ingénieusement la structure identique d’un certain nombre de sonnets avec un dispositif de languettes mobiles qui permettent de lire (en multipliant chaque vers d’un des sonnets par tous les vers de tous les autres) mille milliards de poèmes, voilà encore qui, à titre expérimental, peut séduire un amateur de lettres. C’est plus «scientifique» que tout le scientisme de nos grammatologues et autres destructeurs de l’innocence littéraire. Le déshonneur des poètes, non, ce n’est pas de rimer Les Châtiments , de griffonner Liberté , ou de moduler L’Orgue de la nouvelle barbarie : c’est de décomposer, exprès , des poèmes typographiquement illisibles. Et quand la terre demain se calcinerait sous l’impact de cinq mille bombes atomiques, quand elle sombrerait dans un déluge ou s’ensevelirait sous les cendres de tous nos volcans, pour illustrer une dernière fois la littérature française, c’est avec les mots de tous les jours, et à l’intention des hommes assez bien formés pour savoir lire, qu’il conviendra d’écrire des œuvres bien composées, parfaitement écrites, simples et fortes, grâce à quoi, devant les abîmes en effet que tout esprit lucide voit aujourd’hui s’ouvrir sous les pas de l’humanité, ces hommes porteront leur témoignage ultime. Si la paix nous est consentie, souhaitons que, parfaisant le dialogue français, le prochain législateur de nos lettres s’appelle Rimherbe ou Malbaud .

Souhaitons mieux encore: en dépit de la diversité stimulante des textes proposés en 1981 par le Nouvel Atlas de littérature potentielle , quintessence des textes oulipiens, où le divertissement dissimule sans doute «de plus vastes jeux littéraires», du genre de ceux que proposent, paraît-il, les ordinateurs (quant aux haikus pseudo-japonais fabriqués en Angleterre par ordinateur et que j’étudiai de près, ils sont stéréotypés, de syntaxe débile, uniformes, pauvres de vocabulaire: nuls en somme et malheureusement advenus); en dépit même du vœu formulé voilà dix ans au paragraphe ci-dessus: que le prochain législateur de nos lettres réussît à réaliser la synthèse de Malherbe et de Rimbaud: Rimherbe ou Malbaud , souhaitons qu’enfin rendues à quelque innocence, à quelque courage politique, à quelque beau souci de vérité, les lettres françaises, soucieuses de sauver et notre langue (ce qui en reste) et notre culture (ce qui réussit à passer les barrages de la passion politique et du rendement économique rapide), élaborent immédiatement et sans délai quelques romans expurgés de la complaisance narcissique où s’absorbent tant d’écrivains; et, parfaitement insoucieux de ce qui plaît, de ce qui se vend, des romans, disons, dignes de cet admirable Grand Vestiaire publié en 1958 sans grand succès par celui, déjà primé pourtant, et à qui serait donné d’obtenir à soi seul deux Goncourts, ce Grand Vestiaire où tout est dit qui devait l’être de la veulerie, du marché noir, du racisme, de la collaboration, bref de la «France profonde» comme disent les politicards, où seul sera sauvé un orphelin, fils d’un instituteur martyr de la Résistance, orphelin qui, vampirisé par les «salauds», met proprement une balle dans la nuque de son exploiteur-livreur-de-juifs-complice-d’un-flic-pourri, mais qui donnera son complice par une lettre posthumement livrée à qui de droit... Justice ainsi faite: «Je pouvais maintenant retourner parmi les hommes», écrit l’enfant narrateur. Après avoir, coup sur coup, relu ce Grand Vestiaire et ce Nouvel Atlas , le doute n’est plus permis: s’il doit y avoir une littérature française qui puisse agir sur la politique, l’infléchir vers la liberté, la justice, la vérité, un seul Grand Vestiaire vaudra mieux que dix Atlas de l’Oulipo. De même, la seule histoire de «Momo», où s’exprime déjà tout le racisme dont pâtissent les fils de pute dans les bas-fonds de Paris (quel avenir devant lui!), vaut mieux, je le crains, que ce nouvel avatar de l’Oulipo :l’Oulipopo . Essayons, désespérément, d’y déchiffrer une Promesse de l’aube pour cette littérature française qu’on voit aujourd’hui s’enfoncer dans un crépuscule du soir.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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